Se pijouner : bien plus qu’un simple acte de résistance

Un chat avec une bouillotte et un livre qui se pijoune

Pijounage de chat : une bouillotte, un toutou poisson et un bon livre

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Se pijouner : bien plus qu’un simple acte de résistance

Je n’ai jamais aimé le mot self-care. Pour moi, il évoque une tâche fastidieuse ; il me rappelle qu’on doit changer l’huile de la voiture ou insérer une pastille de nettoyage dans le lave-vaisselle. Une obligation. Une corvée.

Quand j’ai découvert le mot « pijoune », ou mieux encore, le verbe pronominal « se pijouner », j’ai eu l’impression de me libérer d’une couche de jugement néo-capitaliste patriarchal. Ce système voit le corps comme une machine à rendement dont la valeur est déterminée par un ROI variable. Comme l’écrivait Michel Foucault, la discipline cherche à fabriquer des « corps dociles » et exercés. En me pijounant, je me suis enfin réconciliée avec ces attentions portées à ce corps merveilleux, celui qui accepte de flâner, de traîner, de vivre sans produire de dividende immédiat.

« Pijoune ». Le mot fond en bouche comme une crème glacée à la vanille et réchauffe le cœur comme un bon Earl Grey avec un nuage de lait.

« Pijoune » et « se pijouner » tirent leur origine de la langue acadienne : une ponce de gin, ce mélange d’eau chaude et de sucre qui réchauffe et guérit simultanément ; un remède de grand-mère qui chasse les microbes et l’amertume.

Par les temps qui courent, on pourrait croire que « se pijouner » relève d’un nombrilisme aigu, d’une indulgence ou d’un caprice. Au contraire, je trouve que prendre soin de soi nous aide à mieux prendre soin des autres, de notre environnement et même de notre planète. Je fais référence à l’attention que l’on porte à ce corps humain, si fort, si merveilleux et si fragile à la fois. Comme on nous le rappelle souvent en avion : « Il faut ajuster son propre masque à oxygène avant d’aider les autres. »

Dans les moments les plus sombres de ma vie, lors de ces nuits noires de l’âme, j’avais mon petit kit de survie : une boîte de mouchoirs, une tisane boréale à la chicoutai, une paire de chaussettes particulièrement fluffy, une cassette de méditation, un DVD de Mon voisin Totoro, un livre de poésie, et bien sûr, ma chatte, épouvantablement fluffy elle aussi. Dans une période particulièrement ténébreuse, j’avais même collé sur mon frigo une liste plus exhaustive de « pijounes », comme marcher ou faire de la compote de pommes, pour signaler à mon système nerveux l’importance primordiale du pijounage tout court.

La neuroscience a fait des bonds de géant ces dernières années. On parle beaucoup de la théorie polyvagale de Stephen Porges. Au-delà de la douceur, se pijouner est une stratégie biologique. Selon cette théorie, notre sentiment de sécurité repose sur le nerf vague ventral. Se pijouner n'est pas une simple détente : c'est une rééducation de nos réflexes de sécurité.

Se pijouner, c’est envoyer un signal clair à sa biologie : « Ici, tout va bien ». En nous ancrant nous-mêmes dans la sécurité, nous devenons des repères de calme pour les autres. On ne peut pas co-réguler le stress de nos proches si notre propre système nerveux est en alerte rouge. Se pijouner n'est donc pas un repli sur soi, mais la fondation nécessaire pour rester présent au monde.

Dans notre période historique « tolkienesque », où l'ombre semble gagner du terrain, nous avons tous traversé ces nuits noires de l’âme où la lueur d’espoir est revenue par une simple conversation ou un morceau de chocolat, tenant ainsi les Orcs à distance. Dans son livre La Colère, le moine bouddhiste Thich Nhat Hanh écrivait :

« Si vous êtes capable d'être paisible, si vous êtes capable de sourire, vous êtes en train de protéger tout le monde. Vous êtes en train de travailler pour la paix. »

Pour moi, la compréhension apporte toujours un peu d’apaisement. Alors, je me pijoune en relisant des classiques. Hannah Arendt écrivait dans Les Origines du totalitarisme :

« Le gouvernement totalitaire, comme toutes les tyrannies, ne pourrait certes pas exister sans détruire le domaine public de la vie... Mais la domination totalitaire, en tant que forme de gouvernement, est nouvelle en ceci qu’elle [...] les presse les uns contre les autres. »

L’atrophie du domaine public est au cœur de tout système de domination. Si le totalitarisme commence par l'isolement, alors chaque seconde de présence et de douceur est une défaite pour l'oppresseur.

Face à ces systèmes, je réclame un corps poétique.

Un corps qui respire l’art, la poésie et le respect de l’autre ; un corps digne, affranchi de toute considération de rentabilité. Ce corps est beau simplement parce qu'il existe et qu'il est lumineux, loin des normes arbitraires du moment ou des agendas patriarchaux.

Ce corps poétique est une entité en évolution constante qui nous offre, au fond, la capacité d’aimer : nous aimer nous-mêmes, aimer la nature, la planète et nos proches. C'est le terreau fertile de toutes nos expériences et de tous nos amours, nous permettant de vivre pleinement l’aventure humaine dans la dignité et l’harmonie.

En nous pijounant, nous préparons le compost pour un monde sans domination.

L’antidote à la machine ? C’est de se pijouner ensemble.

English version:

Se Pijouner: To pijoune oneself—much more than a simple act of resistance

I’ve never liked the word self-care. To me, it feels like a tedious chore; it reminds me of changing the oil in my car or putting a cleaning tablet in the dishwasher. An obligation. A task.

When I discovered the word “pijoune,” or better yet, the reflexive verb “se pijouner,” I felt like I was shedding a layer of patriarchal, neo-capitalist judgment. This system views the body as a performance machine whose value is determined by a shifting ROI. As Michel Foucault wrote, discipline produces subjected and practiced bodies, “docile” and exercised bodies. By pijouning myself, I finally made peace with the small acts of care I give to this marvelous body—one that accepts wandering, lingering, and living without producing an immediate dividend.

“Pijoune.” The word melts in your mouth like vanilla ice cream and warms the heart like a good Earl Grey with a splash of milk.

Pijoune and se pijouner come from the Acadian language: a gin toddy, that blend of hot water and sugar that warms and heals at the same time; a grandmother’s remedy to chase away microbes and bitterness.

In times like these, one might think that se pijouner is a form of acute navel-gazing, an indulgence, or a whim. On the contrary, I find that taking care of ourselves helps us take better care of others, our environment, and the planet. I’m talking about the attention we pay to this human body—so strong, so wondrous, and so fragile all at once. As they remind us on airplanes: “You must adjust your own oxygen mask before helping others.”

In my darkest moments, during those dark nights of the soul, I had a survival kit: a box of tissues, a boreal cloudberry tea, a pair of particularly fluffy socks, a meditation tape, a DVD of My Neighbor Totoro, a book of poetry, and, of course, my cat, who was also dreadfully fluffy. In a particularly somber period, I even taped an exhaustive list of “pijounes” to my fridge—walking, making applesauce—to signal to my nervous system the vital importance of pijounage itself.

Neuroscience has made leaps in recent years, confirming what our bodies already know. Through Stephen Porges’ Polyvagal Theory, we now understand that se pijouner is far more than just a "soft" indulgence—it is a biological strategy.

According to this theory, our sense of safety rests on the ventral vagus nerve. To pijoune oneself isn't just about relaxing; it’s a re-education of our safety reflexes. To pijoune oneself is to send a clear signal to your biology: “Here, everything is okay.” By grounding ourselves in safety, we become anchors of calm for others. We cannot co-regulate the stress of our children or friends if our own nervous system is on red alert. To pijoune oneself is not a retreat into the self; it is the foundation required to remain human and present.

In our “Tolkienesque” historical moment, where shadows seem to be gaining ground, we’ve all lived through those dark nights of the soul where a glimmer of hope returned through a simple conversation or a piece of chocolate, keeping the Orcs at bay. In his book Anger, the Buddhist monk Thich Nhat Hanh wrote:

“If you are capable of being peaceful, if you are capable of smiling, you are protecting everyone. You are working for peace.”

For me, understanding always brings a bit of peace. So, I pijoune myself by re-reading classics. Hannah Arendt wrote in The Origins of Totalitarianism:

“Totalitarian government, like all tyrannies, certainly could not exist without destroying the public realm of life... But totalitarian domination [...] is new in that it presses men against each other.”

The atrophy of the public realm is at the heart of every system of domination. If totalitarianism begins with isolation, then every second of presence and tenderness is a defeat for the oppressor.

In the face of these systems, I reclaim a poetic body.

A body that breathes art, poetry, and respect for others; a dignified body, free from any consideration of profitability. This body is beautiful simply because it exists and shines with light, far from the arbitrary norms of the moment or patriarchal agendas.

This poetic body is in constant evolution, granting us the fundamental capacity to love: to love ourselves, nature, the planet, and those around us. It is the fertile ground for all our experiences and all our loves, allowing us to fully embrace the human journey with dignity and harmony.

By pijouning ourselves, we are preparing the compost for a world without domination. The antidote to the machine? It’s to pijoune ourselves together.

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