Le toucher et le portes de Zanzibar

“Ce monde est la porte fermée. C’est une barrière, et en même temps c’est le passage.”

— Simone Weil, Cahiers

J’ai visité Zanzibar il y a quelques années. Devant ces portes somptueuses, sculptées, armées de pointes de laiton, ma première pensée a été : ils en ont vécu des assauts, ces gens, pour se construire des portes comme ça. Et aussitôt j’ai pensé à nos propres armures, à ces tensions que nous portons dans le corps, aux portes que nous ouvrons ou que nous condamnons. C’est mon sujet depuis vingt-cinq ans : le stress, le corps humain, et cette intelligence de la peau, forgée par des milliards d’années de vie, clé vers notre propre équilibre.

Sur l’île mythique de Zanzibar, on bâtissait la porte avant de construire la maison. La porte indiquait la classe sociale, l’ethnie, la religion et la profession de ses habitants. Ces portes étaient le profil des médias sociaux de l’époque.

Une porte possède une curieuse fonction contradictoire : elle nous protège de l’extérieur mais doit nous permettre de sortir, d’explorer le monde et d’inviter ceux qui appartiennent à notre cercle intime. Ouverture et fermeture. Vulnérabilité et protection. La porte est une négociation permanente entre soi et l’autre.

Sur certaines portes de Zanzibar, on peut voir des pointes de laiton dissuasives. On dit qu’elles servaient autrefois à repousser les éléphants, ces géants qui dans d’autres contrées chargeaient les portes des forteresses. Une mémoire venue de loin, portée par des marchands, des voyageurs, des siècles de brassage entre les peuples et les océans. Sur l’île aujourd’hui, il n’y a plus d’éléphants. Ces pointes ne servent donc plus qu’à garder vivante une histoire enfouie, ou à murmurer à quiconque approcherait sans invitation : certains seuils ne se franchissent pas à la légère.

Notre peau remplit cette même fonction contradictoire : protection et ouverture, et même celle d’explorer le monde qui nous entoure. Elle porte ses défenses de laiton, mais aussi cette capacité de connecter avec l’extérieur. Frontière vivante entre soi et les autres, elle se protège, mais le besoin d’ouvrir la porte de temps en temps reste primordial.

La peau, notre premier sens

C’est le premier sens qui se développe chez le fœtus, dans l’utérus, à environ 8 semaines, avant même la vue ou l’ouïe. Avant les sons, avant les images, il y a le toucher.

Notre peau ne s’est pas faite en un jour. Elle est le résultat de milliards d’années d’évolution, une intelligence accumulée couche par couche, bien avant que notre espèce existe. Dans le compost de votre jardin, dans une pomme tombée de l’arbre, vit un ver minuscule, le Caenorhabditis elegans, à peine un millimètre de long. Six neurones récepteurs du toucher. C’est tout ce qu’il possède pour lire le monde. Avancer ou reculer. Danger ou sécurité. Ce ver si simple que les scientifiques l’ont choisi comme modèle pour percer les mystères du vivant, et quatre prix Nobel sont nés de son étude. Et pourtant, dans cette économie radicale, tout est déjà là : le toucher comme première grammaire du monde, le contact comme boussole originelle. Avant la pensée, avant le langage, il y a la peau qui décide.

C. Elegans

Sue Gerhardt nous rappelle que ce dialogue entre le toucher et le cerveau commence bien avant la naissance et se construit tout au long de la petite enfance : une architecture neurologique qui, une fois posée, persiste toute la vie.

Chez l’être humain, la peau est notre plus grand organe, environ deux mètres carrés de capteurs ultrasensibles. Elle contient des millions de récepteurs tactiles capables de distinguer la chaleur, la pression, la douleur, la vibration, la tendresse. Et lorsqu’elle est touchée avec intention et bienveillance, elle déclenche une cascade biologique remarquable : libération d’ocytocine, la molécule du lien, baisse du cortisol, l’hormone du stress, activation du système nerveux parasympathique, celui du repos et de la régénération.

Ce que la science a mis du temps à comprendre, c’est qu’il existe dans notre peau des fibres nerveuses spécialisées, les fibres C tactiles, qui ne répondent pas à n’importe quel toucher. Elles s’activent de façon optimale à une vitesse précise : environ 5 centimètres par seconde. Ni trop vite, ni trop lentement. La vitesse d’une main bienveillante. D’une mère qui caresse. Les mères le savent depuis toujours, bien avant que la science ne le mesure : une main posée doucement, lentement, sur un corps qui souffre change la perception de la douleur.

Le neurologue David Linden pose les mots justes sur ce que les mères pratiquent intuitivement : la peau est un organe social. Pas une simple enveloppe, mais le lieu même où nous apprenons à exister en présence de l’autre.

“Ce qu’il y a de plus profond dans l’homme, c’est la peau.”

— Paul Valéry, L’Idée fixe, 1931

La peau poétique

Dans nos sociétés modernes, nous vivons une famine tactile silencieuse. Les écrans ont remplacé les étreintes. La distanciation, parfois nécessaire, souvent amplifiée par la peur, a creusé un fossé entre les corps. Des études en neurosciences le confirment : l’isolement tactile augmente l’anxiété, fragilise le système immunitaire et accentue la dépression. Le manque de toucher n’est pas une métaphore. C’est un enjeu majeur de santé publique.

La pandémie nous l’a démontré avec une brutalité sans précédent. En l’espace de quelques mois, la prévalence des troubles dépressifs majeurs et des troubles anxieux a augmenté de plus de 25% dans le monde. Nous avons mis des masques, gardé nos distances, désinfecté nos mains. Nous avons barré nos portes à double tour. Et nos corps s’en souviennent encore.

Revenir au toucher, c’est revenir à la source.

C’est là qu’intervient la massothérapie, non pas comme simple détente, mais comme acte de soin profond. Poser les mains sur quelqu’un avec présence et intention, c’est lui dire, sans mots : tu existes, tu mérites d’être ici, ton corps a de la valeur. C’est reconnaître que le corps n’est pas qu’un outil au service de la performance.

Encore faut-il résister à un piège tenace : celui du corps-machine. Le vocabulaire de la massothérapie en est lui-même imprégné. On parle de travailler les nœuds, de dénouer les blocages, d’optimiser la récupération, comme si la chair n’était qu’un moteur à remettre en marche. Mes client.e.s arrivent souvent avec cette même logique inscrite dans la chair. Ils minimisent leur douleur, demandent une pression forte sur des tissus inflamés, ou déclarent fièrement qu’ils sont capables d’en prendre. Certains sont si anesthésiés par des années de tension que leur corps ne sait plus crier, même quand il en a besoin.

“C’est par la peau qu’on fera rentrer la métaphysique dans les esprits.”

— Antonin Artaud, Le Théâtre et son double, 1935

Or s’acharner sur un muscle jusqu’à ce qu’il capitule n’est qu’un répit. La prochaine vague de stress le contractera à nouveau. Aller à la source, c’est s’adresser au système nerveux lui-même. Ce que vingt-cinq ans de pratique m’ont appris : par des mouvements lents et précis, on envoie au système nerveux un message différent : ces tensions ne sont plus nécessaires, tu peux les laisser partir. Ce n’est pas de la détente passive. C’est une rééducation profonde du corps à se sentir en sécurité.

La peau poétique n’est pas une métaphore de plus. C’est un choix de regard. Voir son corps non pas comme une machine à optimiser ou un problème à résoudre, mais comme le lieu exact où l’on existe. Ce corps imparfait et magnifique, précisément parce qu’il nous permet de toucher et d’être touchés. Cette fine ligne entre soi et le monde, c’est elle qui nous permet d’être pleinement nous-mêmes et pleinement en contact avec ceux que nous aimons. Dans un monde qui valorise la performance à tout prix, choisir de voir son corps comme une source de poésie, c’est de la pure alchimie.

Construire la porte avant la maison

Les Zanzibariens construisaient la porte en premier. Pas les murs, pas le toit, la porte. Parce que définir comment on entre en relation avec l’autre, c’est définir qui on est.

Quand je pose mes mains sur mes client.e.s, je ne sens pas une machine à réparer pour la renvoyer rapidement au front de la productivité. Je sens une porte. Je sens une histoire de vie. Je sens une intelligence infinie qui pétille sous la surface. Je suis en contact avec une vie qui a été touchée par d’autres vies, traversée par d’autres mains, d’autres chagrins, d’autres joies. Avant même les tensions à libérer et les douleurs à apaiser, je sens la danse silencieuse de milliards de cellules qui font leur travail depuis le premier jour, dans une complexité qui inspire le respect.

Frappons doucement à notre porte et ouvrons-nous à l’espace immense.

La Porte

Ouvrez-nous donc la porte et nous verrons les vergers,

Nous boirons leur eau froide où la lune a mis sa trace.

La longue route brûle ennemie aux étrangers.

Nous errons sans savoir et ne trouvons nulle place.

Nous voulons voir des fleurs. Ici la soif est sur nous.

Attendant et souffrant, nous voici devant la porte.

S’il le faut nous romprons cette porte avec nos coups.

Nous pressons et poussons, mais la barrière est trop forte.


Il faut languir, attendre et regarder vainement.

Nous regardons la porte ; elle est close, inébranlable.

Nous y fixons nos yeux ; nous pleurons sous le tourment ;

Nous la voyons toujours ; le poids du temps nous accable.


La porte est devant nous ; que nous sert-il de vouloir ?

Il vaut mieux s’en aller abandonnant l’espérance.

Nous n’entrerons jamais. Nous sommes las de la voir…

La porte en s’ouvrant laissa passer tant de silence


Que ni les vergers ne sont parus ni nulle fleur ;

Seul l’espace immense où sont le vide et la lumière

Fut soudain présent de part en part, combla le cœur,

Et lava les yeux presque aveugles sous la poussière.

— Simone Weil, La Porte, 1941, Pensées sans ordre concernant l’amour de Dieu

Le port de Stone Town, Zanzibar

Sur la plage à Zanzibar

Suivant
Suivant

Se pijouner : bien plus qu’un simple acte de résistance